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  • Eric Cobast

Les cinq piliers de l’éloquence.

Publié le 2 février 2018


Rousseau en rappelle l’évidence dans l’Essai sur l’origine des langues, l’oral a précédé l’écrit, ; Marc Fumaroli en démontre la vérité historique, la rhétorique a formé la littérature ; bref avant d’écrire Les Misérables Hugo se propose de prononcer une quinzaine d’années auparavant son fameux discours sur « La Misère ».


Non seulement la parole précède l’écriture, tant pour les hommes qu’à l’échelle de leurs civilisations, mais elle la rend aussi possible, elle la façonne, elle la prépare. Dans la vraie vie, celle que chacun de nous traverse ou bien celle qu’il s’invente par la littérature, on a toujours « passé » l’oral bien avant l’écrit. A l’Ecole où souvent malicieusement – allez savoir pourquoi- les choses se font à l’envers, l’écrit précède l’oral, comme l’admissibilité l’admission…  De fait, l’épreuve orale, - qu’elle prenne la forme d’un simple entretien, simple interrogation ou bien d’un Grand’O, solennel et décisif -, occupe dans le dispositif des examens et des concours l’ultime place où pratiquer l’ultime sélection. Elle s’avoue par- là discriminante entre toutes, dernière touche d’inégalité dans le processus de sélection culturelle.


Voici peut-être au fond pourquoi l’art de bien parler fascine à nouveau, pourquoi dans notre monde de rumeurs et de babils mêlés on n’a jamais autant dramatisé la prise de parole publique, pourquoi nos étudiants réclament des « coaches » pour apprendre à prendre la parole, pourquoi surgissent les concours d’éloquence (« Le Brio ») comme naguère les chorales (« les choristes »), pourquoi c’est enfin un sujet pédagogique.


Que nous ayons désormais plus que jamais la nécessité d’inscrire les cours de rhétorique dans nos programmes – probablement lors de ces années de propédeutique qui ne disent pas toujours leur nom, c’est bien la moindre des choses si nous voulons préparer nos étudiants à faire entendre leur voix. Encore faut-il rappeler que les pratiques du secondaire n’ont pas préparé ces élèves à recevoir cet enseignement :Les cinq piliers de la sagesse des orateurs n’ont cessé d’être continuellement ensevelis sous les sables émouvants du pédagogisme.


Depuis Gorgias et Aristote, Cicéron et Quintilien, l’éloquence repose sur cinq piliers qu’il faut commencer par exhumer dès l’Ecole.


                                                        L’Invention


Donner au jeune orateur le goût et la liberté d’inventer des expressions neuves, de forger des images, de prendre en bouche les mots, de jouer et jouir de leurs sonorités, de retrouver un usage poétique du langage. Cela suppose non l’apprentissage du lieu commun mais la pratique systématique de la surprise et de l’invention verbales, le refus de ce que Barthes appelle après Nietzsche la « grégarité de la répétition ». Mais c’est aussi un appel à formuler des idées « personnelles », sinon totalement nouvelles, à exprimer la singularité d’une pensée et non à éteindre la créativité des jeunes sous les stéréotypes les plus pauvres, au prétexte d’égalité des chances…Mais de quelle chance ? Celle de ne pouvoir penser qu’à travers quelques injonctions apprises également par le voisin ?


                                                     La disposition


Prendre la parole mais pas pour ne rien dire ! Apprendre à structurer son propos pour structurer sa pensée. Le jeune orateur cicéronien apprend à improviser des plans. Car ce sont les plans qu’il improvise et non les propos. L’art de bien parler refuse le désordre des mots proférés. Toute parole efficace trouve son origine dans une situation, une pensée, un jugement de valeur et conduit à une autre pensée, un autre jugement de valeur, une autre situation. Sans être nécessairement soumis à la tyrannie de la logique, le discours obéit à une certaine logique. La signification se noue dans l’articulation des acceptions et des fonctions grammaticales. Il faut savoir donner un sens à sa démonstration pour qu’elle ait pleinement du sens.


                                                        L’élocution


Les grands orateurs travaillent leur voix, ils apprennent à articuler, à réciter Homère des graviers pleins la bouche face à la mer. C’est aussi « mettre le ton », accentuer. Tout sauf cette lecture à voix haute, un peu heurtée, toujours extrêmement monotone, délibérément, pour s’épargner les ricanements des voisins. Affirmer son accent, surtout pas le limer. Oser garder ce qui donne du relief à la voix et qui la rend unique.


                                                         La mémoire


Sans mémoire, pas d’art oratoire. Le grand orateur regarde ceux à qui il parle, pas ses notes, ni le morceau de papier où son discours est écrit, pas même le prompteur à ses pieds. Il faut regarder l’auditoire en face, le scruter pour déceler ses humeurs, ses inclinations, ses réactions, ses désaveux, son assentiment. Pour réagir aussi à ses réactions. Pour vivre intensément l’instant de l échange il faut pouvoir en effet se détacher du passé de la rédaction du discours. Apprendre par cœur… l’expression n’a jamais tant parlé car c’est ce cœur où loge la mémoire qui revitalise ces mots qui renaissent à être prononcés sans être lus. Nous avons trop renoncé à la mémoire pour être encore de bon orateurs. « Combien de vers sauriez-vous restituer par cœur ? » devrait-on demander aux candidats avant que ne débutent les oraux ( c’est arrivé récemment à l’un de mes étudiants au Grand Oral de l’ENM).


                                                          L’action


Enfin le jeu du corps, la parole doit être vue avant même d’être entendue, elle doit être incarnée…On ne monte pas à la tribune comme on monte un escalier, on ne s’assied pas devant un jury comme à la table d’un restaurant…On ne pose pas ses mots sans gestes pour le faire comprendre. Bref il y a tout un art de l’improvisation du mime à travailler et à transmettre.


Invention, disposition, élocution, mémoire et action… les voici telles que les nomme et les décline Cicéron, ces disciplines qui constituent le cursus multiséculaire de l’apprentissage de l’éloquence. On pourrait tout aussi bien dire : retrouver le goût des mots, apprendre à faire des plans, lire à haute voix et prononcer convenablement, mémoriser et réciter, enfin jouer les textes que l’on a lus… tout un programme, pour l’Education Nationale…non ?

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