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  • Eric Cobast

Mots de Campagne : 4. Taqiya



La Culture Générale et la Rhétorique pour décrypter les éléments de langage et les thèmes de campagne électorale (Printemps 2021)


Les prochains mois seront riches de discours, de slogans, de « punch-lines » et de « petites phrases » destinés à alimenter le débat politique qui doit précéder le choix du Président de la République et celui des représentants de la Nation. Des mots, des formules vont faire la boucle sans nécessairement qu’on en rappelle la signification pourtant indispensable à la compréhension des intentions et des arrière- pensées des candidates et des candidats.


En essayant de suivre le rythme de cette actualité qui se révèle déjà trépidante, je vous propose simplement de nommer l’explicite et l’implicite de ces mots qui vont paver assurément notre quotidien.


4. Taqiya (Janvier 2022)


Blessée par des défections dans son entourage, contrainte évidemment de réagir, la candidate du Rassemblement National dénonce une « taqiya insupportable » et demande, ce samedi 29 janvier, à celles et ceux qui veulent lui retirer leur soutien de le faire rapidement, de cesser de se tenir embusqués, de dissimuler leurs véritables intentions.


Renversement des alliances, parole reprise, mensonges et trahisons sont peut-être le lot de la politique, laquelle, à bien lire Machiavel, prolonge la guerre. Tous les coups y sont sinon permis du moins envisageables. De cela il est sans doute étonnant qu’on ne s’étonne plus mais à l’idéalisme des anciens a depuis longtemps succédé le réalisme des modernes. En revanche l’irruption de ce mot, taqiya, pourrait surprendre à bien des titres : un mot prélevé du lexique de l’arabe s’invite dans la campagne électorale dans un contexte inattendu.


« Prudence », « crainte », « dissimulation » telles sont les trois idées que recouvre ce terme qui désigne une pratique religieuse encouragée tant dans l’islam chiite que dans l’islam sunnite, lorsque les croyants sont persécutés et que leurs vies sont en jeu du fait de leurs croyances religieuses. Dissimuler sa foi est ainsi autorisé en cas de contrainte ou de danger.

Mais à partir des années 2000, dans le contexte de l’essor des mouvements djihadistes, le sens de l’expression et l’attitude qu’elle désigne bouge. L’idée de dissimulation sera bien conservée mais la perspective a changé : il ne s’agit plus de se protéger mais de tromper l’adversaire afin d’accomplir une mission, une action dans le cadre d’un combat. La taqiya s’inscrit alors dans une stratégie, c’est une ruse qui consiste à adopter une sorte de camouflage, à se fondre parmi les « mécréants », à vivre ainsi à leur manière. Le djihadiste adopte le mode de vie de ses adversaires pour tromper leur vigilance. Il est ainsi autorisé provisoirement à ne plus suivre les commandements religieux, à ne plus se comporter en musulman.


Il ne s’agit plus d’un moyen pour se défendre et se protéger, cela devient un mode d’infiltration au service de l’attaque.


Dans le contexte des attentats du 11 septembre et de tous ceux qui ont ensanglanté l’Europe le mot est donc lourd de connotations dramatiques. Son usage n’est pas neutre aujourd’hui. Il opère une métaphore que l’on peut qualifier d’hyperbolique : c’est une exagération incongrue Il est évidemment excessif et déplacé de comparer implicitement d’anciens soutiens politiques ralliés à la concurrence à des terroristes meurtriers.


Deux commentaires s’imposent pour mesurer l’irruption inattendue de ce » xénisme » (emprunt fait à une langue étrangère) : Il rappelle d’une part qu’aux yeux de certains la conviction politique relève de la foi religieuse (ce qui ne va pas de soi !) et d’autre part qu’une métaphore efficace réalise une comparaison comprise du plus grand nombre, ce qui en l’occurrence est loin d’être le cas.


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