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  • Eric Cobast

La toute puissance de la Parole.

Publié le 29 janvier 2019


Dix-huit vers suffisent pour que l’ordre social soit inversé… dix-huit vers et celui qui détenait tout n’a plus rien, pendant que celui qui ne possédait rien détient tout. Le renard pour se saisir du fromage que « tenait en son bec » Maître Corbeau n’a pas perdu de temps…Pour ce faire Il n’a pas eu recours à la violence, ni à la menace ou l’intimidation…ni au chantage auquel il a préféré une chanson : le Corbeau « montre sa belle voix ».


 Au sens propre le renard « fait chanter » ce corbeau vaniteux, victime avant tout de lui-même.


 Nous apprenons ainsi que « tout flatteur vit au dépend de celui qui l’écoute » et que le pouvoir des mots ainsi révélé repose sur l’art de flatter. L’art de bien parler serait alors un art de « bien flatter »...Rien ne semble plus simple au fond…quelques fables plus tard, voyons si l’agneau confronté au loup a bien retenu la leçon du renard … «Sire (…) Que votre Majesté ne se mette pas en colère mais plutôt qu’elle considère… » Le ton est servile, il se veut peut-être flatteur…Mais du début à la fin de la fable l’agneau s’est fait raisonneur, il argumente et fait valoir sa logique, fruit tout comme la politesse dont il donne la démonstration, de sa bonne éducation…La discussion tourne court et le loup mange l’agneau… « sans autre forme de procès ».


 A la parole flatteuse qui renverse la donne, s’oppose la flatterie vaine qui n’empêche rien…


A quelques textes d’intervalle, La Fontaine qui a fait du « Pouvoir des Fables » (c’est le titre d’un poème très convainquant au livre 8) l’un des vrais sujets de son recueil, confronte deux tentatives de détournement par le langage de l’ordre des choses.


Détourner : séduire…au sens propre : se-ducere : conduire par des chemins de traverse…Cette puissance de la parole se révèle avant tout séductrice…Ce qui n’explique pas pourquoi l’agneau échoue là où le renard triomphe…


Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir sur ce mécanisme mystérieux qu’on appelle la séduction, que le philosophe Jean Baudrillard, lecteur attentif des « liaisons dangereuses », a saisi d’une formule particulièrement explicite :


« Séduire, c’est mourir comme réalité et se produire comme leurre. »


Ce qui revient à dire que le renard déclare au corbeau tout ce que ce dernier désire entendre (qu’il a une belle voix, lui qui croasse avec disgrâce) alors que l’agneau, trop jeune sans doute pour deviner la psychologie d’un loup « sauvage » ne cesse de proclamer sa propre civilité de futur mouton, à celui qui incarne l’état de Nature… L’agneau n’a pas été assez soucieux de son interlocuteur, alors que le renard n’a cessé de tenir compte des caractéristiques du corbeau.


La parole, plus ou moins flatteuse, est d’autant plus efficace qu’elle est plus soucieuse de ceux en direction desquels elle est proférée.


La rhétorique procède ainsi avant tout de cet oubli de soi-même qui s’effectue au profit de la connaissance et de la reconnaissance des autres.


Il faut avoir le goût des autres pour être un homme éloquent…ne serait-ce que pour désirer les manger !


L’attention à l’auditoire et aux circonstances au cours desquelles s’effectue la prise de parole est ainsi la première des lois de l’Eloquence.


Les principes de cet « art de l’adaptation » furent établis en Grèce orientale par des hommes qui faisaient à l’origine profession d’avocat. C’est au sixième siècle avant Jésus-Christ que Corax ( ce qui signifie « Corbeau » en grec, d’où le clin d’œil de La Fontaine) fixe les premières règles de la rhétorique : les cinq parties de discours, le primat du vraisemblable sur la vérité… Si son existence reste légendaire, en revanche la nuée de rhéteurs et de sophistes qui tombe sur Athènes à partir du cinquième siècle est bien une réalité historique.


De fait, Gorgias, Protagoras, Thrasymaque, Lysias…tous les interlocuteurs que Platon donne à Socrate ont bel et bien vécu, notamment de cet « art oratoire » qu’ils vinrent enseigner aux jeunes gens riches férus de politique. Car Athènes, toute à l’expérience inédite de la démocratie, se révèle être le lieu le plus adapté à l’exercice du pouvoir des mots : sur l’Agora, dans l’enceinte de l’Aréopage, celui qui parle bien fait prévaloir son point de vue, sa vérité. L’Eloquence et la Rhétorique trouvent alors leurs définitions respectives :


La première désigne une facilité à s’exprimer, un art de bien parler alors que la seconde est le moyen de cet art. Certes les deux termes se confondent ou partiellement se superposent.


 Si l’Eloquence est ainsi pour tous les grands orateurs l’art de bien parler, Quintilien, le fondateur de la première Ecole d’art oratoire, définit la rhétorique comme « l’art de parler de ce qui pose problème dans les affaires civiles, de manière à persuader. » De fait la rhétorique, pour lui, contribue à donner la solution d’un problème politique. Elle offre les conditions de possibilité d’influencer favorablement un auditoire, elle permet de dématérialiser les conflits, de faire du combat un débat et par ce simple fait d’évacuer dans la mesure du possible la violence du champ politique.


La rhétorique se constitue ainsi à travers des procédés, des figures, des formes qui révèlent avant l’heure ce que l’on appellera beaucoup plus tard les « fonctions du langage ». Elle intéresse d’abord les avocats (qui l’on inventée) et puis très rapidement les citoyens désireux de s’impliquer dans la vie politique. A ces deux « clientèles » il faut ajouter celle des écrivains, des poètes soucieux de célébrer par le langage la Nature ou les Dieux. Eloquence judiciaire, éloquence délibérative, éloquence démonstrative…


Très rapidement dans le cadre de la démocratie, ce nouveau régime qui marqua Athènes pendant moins d’un siècle, ceux qui « vendent » l’art de bien parler s’enrichissent. On les nomme « sophistes », leurs leçons sont très suivies…Certains d’entre eux sont de véritables « vedettes ». Protagoras notamment…Mais avant d’investir dans une formation très coûteuse, les grecs veulent avoir des garanties…comment savoir si les « leçons » prodiguées sont efficaces…Les sophistes sont ainsi les premiers à vendre de l’immatériel, du savoir-faire et du savoir…Ce sont les premiers enseignants professionnels…le rôle de pédagogue étant le plus souvent réservé à un esclave. Il n’était donc pas rare que ces professeurs de rhétorique fissent une démonstration de leur virtuosité au domicile d’un ami qui les invitait à discourir devant une petite assemblée choisie. Telle est par exemple la situation du dialogue de Platon intitulé « Gorgias ».


Gorgias s’est rendu chez Calliclès pour une démonstration, une « épidéixis ».Mais Socrate n’était pas là pour l’entendre, s’étant attardé au marché…


De quoi s’agissait-il en général ?


D’un exercice un peu particulier…C’est avec cet exercice que débute la rhétorique et que nous, nous allons de notre côté inaugurer notre « master class » tout à l’heure. C’est en effet de l’éloge paradoxal dont il est à présent question. Il s’agit de faire l’éloge du personnage ou de la chose la plus répugnante ou méprisable qui soit, l’éloge du méchant, du laid, du sot…

Gorgias, par exemple, proposait à ses interlocuteurs d’entendre l’éloge d’Hélène …Hélène de Sparte, celle par qui le malheur s’est abattu sur les achéens contraints d’aller assiéger Troie pour la reprendre à Pâris…la femme fatale, honnie, détestée par les amateurs de « L’Iliade »


 « Ainsi voudrais-je, dans ce discours – déclare Gorgias- , fournir une démonstration raisonnée qui mettra fin à l'accusation portée contre cette femme dont la réputation est si mauvaise. Je convaincrai de mensonge ses contempteurs et, en leur faisant voir la vérité, je ferai cesser l'ignorance. »


Si au terme de son apologie (sa défense) l’auditoire était retourné, Gorgias avait bien démontré la toute-puissance de la rhétorique susceptible de modifier le jugement initial de l’interlocuteur. Et bien-sûr le succès était à chaque fois considérable.


C’est ainsi que se constitue cet « art de bien parler », arme fascinante et redoutable, indispensable à tous ceux dont l’intention est bien d’influencer le jugement de leurs concitoyens.


L’enseignement de cette technique va rapidement se propager dans tout le monde antique, grec et romain. C’est d’ailleurs un latin, Cicéron, qui en rassemblera les bases dans un « manuel » qui s’impose jusqu’à nos jours encore comme le véritable bréviaire de l’art oratoire.


Le « De oratore »….Cela signifie : « L’Orateur ».



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