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  • Eric Cobast

L'Eloquence oui...la Grandiloquence...non !

Publié le 29 novembre 2018


Seront-ils aussi volatiles que les plumes de l’oiseau, auxquelles Jésus de Nazareth compare les paroles proférées en plein air, ces concours d’Eloquence dont l’engouement grandit encore aujourd’hui ? Effets de mode fragiles et jeux de société bientôt périmés, comme naguère sous Napoléon III le fut la dictée ? ou bien des retrouvailles durables avec ce qui dans le Monde Antique constituait un des piliers de la formation d’un jeune romain ou d’un jeune athénien ?


Au fond peu importe car le sort de ces joutes oratoires qui sont si nombreuses dans nos Ecoles et nos Universités est sans grand intérêt si on ne lui associe l’opportunité « historique » du retour aux Lettres, les Belles Lettres dont l’influence dans la formation des jeunes n’a cessé de reculer avec l’écriture et la lecture. Le détour par la case « oratoire », retour au « stade oral », est une formidable occasion en effet de remettre en bouche le goût et la saveur des mots, des mots que l’on fait sonner, dont les sonorités étonnent, amusent ou inquiètent, des mots qui font frissonner et des images qu’ils éveillent fortes, disruptives et parfois mystérieuses. Ce qu’ils nous font entendre et ce qu’ils nous font voir, ces mots qu’on ne lit plus mais que l’on prononce et que l’on écoute, nous ramène à l’intuition des fonctions du langage, à l’intelligence du rapport des moyens aux fins, des procédés aux effets produits, à la recherche enfin de l’écart entre le sens propre et le sens figuré, la « tricherie salutaire » de la littérature, nommée de la sorte et génialement par Roland Barthes dans La Leçon, superbe démonstration d’éloquence et de rhétorique donnée par celui qui a ré-enchanté la sémiologie.


Voilà pourquoi, à mon sens, il faut prendre garde de ne pas céder à la dérive histrionique de certaines formations qui font de l’Eloquence une affaire de comédiens. Il ne s’agit pas de jouer la comédie, ou un rôle –sinon son propre rôle, ayant écrit son propre texte. Pas plus d’ailleurs que « plaider sa cause » : si l’art oratoire est né dans l’enceinte d’un prétoire il n’a aucunement vocation à y demeurer. Et je passe sur les appropriations plus ou moins pertinentes de tel ou tel « coach » associant yoga, sophrologie, PNL etc. qui flairant la bonne affaire s’autoproclame expert. La rhétorique a constitué pendant des siècles l’un des piliers des Humanités et c’est sous la férule de philosophes et de poètes qu’elle s’est développée, devenant passage obligé pour l’Ecriture, l’exercice de la Pensée, la Politique. De Platon que Socrate initia aux subtilités de la dialectique à Corneille à qui les jésuites enseignèrent l’éloquence religieuse, en passant par Chateaubriand, Hugo qui furent avant d’être les auteurs immenses que l’on connaît de puissants orateurs, tous ceux qui peuplent notre Bibliothèque ont fréquenté au moment de leur formation un cours de rhétorique, une académie de l’éloquence.


Rappeler cette évidence, ce n’est pas nier l’importance du corps dans la prise de parole, la nécessité de travailler sa voix, de maîtriser la communication non-verbale etc. Mais tous ces « trucs » s’acquièrent en peu de temps, ce qui ne signifie pas qu’il n’est pas indispensable de les acquérir. Sauf qu’ils ne constituent pas l’essentiel. Et je le constate auprès des personnalités que j’accompagne occasionnellement dans le travail sur leur « prise de parole », le plus souvent ces dernières déplorent l’accueil mitigé qu’ils ont pu recevoir après avoir suivi pendant plusieurs semaines les directives d’un « coach » en communication indifférent aux contenus qu’il convenait de communiquer, précisément… « faire passer ». De cela évidemment je ne veux pas pour mes étudiants, ceux qui poursuivent en Ecole de commerce leur formation, ceux qui s’exposent à des concours aux oraux parfois redoutables.


Victor Hugo qu’il n’est pas inutile de retrouver de temps à autres, notamment dans le volume intitulé « Actes et Paroles » qui rassemble discours et réflexion politiques, avait une formule éclairante pour en finir avec la stupide distinction de la forme et du fond. Il écrivait : « La forme ? C’est le fond qui remonte à la surface. » On ne saurait en effet séparer le « Comment dire ? » du « Que dire ? ». Cette évidence nous en faisons à « L’Académie de l’Eloquence » notre devise et nous accompagnons nos étudiants dans la mise en place de leur parole mais aussi dans la mise en signification de leur intervention. Pas de mise en scène sans une mise en signes au service d’une mise en sens… Les trois S qui font aussi notre SSSignature.

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